(Madeleine, photo prise par sa petite fille)
Madeleine écrit à son fils Raymond
Choisy-le-Roi, le 20 mars 1985
Mon fils, Raymond
Je suis contente, aujourd’hui est un jour où je suis
contente. Je n’ai pas eu à demander à…à… tu sais bien, celle qui vient me
donner à manger, comment tu t’appelles. D’ailleurs, comment qu’elle le saurait,
elle ne te connaît même pas. Les autres qui font les choses à ma place ne te
connaissent pas non plus. Là où je vis,
personne ne vous connaît, ton père et toi. Parfois j’ai envie de pleurer
parce que je n’ai personne avec qui parler de vous deux. Si, si, bien sur on
m’écoute, mais à quoi bon, elles ne savent pas, elles ne savent rien. Et quand
elles me parlent d’elles, c’est moi qui ne comprends rien. Internet, téléphone
sans fil, développement durable…. Et d autres. Que des noms qui me donnent
envie de pleurer parce, figure toi, ça ne veut rien dire ces mots là..
Tu te souviens ? Tu te souviens des jours où je
préparai le poisson que ton père et toi aviez pêché? C’était à Andryes. Tiens,
c’est drôle, je me souviens du nom et même de la maison. Alors que pour l’en
tête j’ai mis Choisy-le Roi, et que je sais bien que je n’y habite plus
depuis.. depuis… depuis longtemps. Mais pour savoir où j’habite maintenant, ça…
j’ai beau faire, ça ne me revient pas. Parfois je me réveille et je laisse mes
yeux tout longtemps fermés et on dirait que je suis à Choisy et que Robert fait
toaster le pain. Et je suis heureuse, tellement heureuse !!! Mais ça ne
dure jamais, elle, celle qui vient me laver, entre et crie très fort
« bonjour Madame Brienne ». Et je suis à nouveau triste. Parce
qu’elle crie comme si j’étais sourde. Parce que c’est pas Robert. Parce que
j’aurai pas de pain toasté.
Où il est Robert ? Où il est ton père ?
Pourquoi que je ne le vois plus ? Je sais, je sais, il est soldat. Et toi
aussi. Je sais. J’ai un peu peur. Mais moins que toute à l’heure. Vous
reviendrez bien, dis, vous allez revenir ?
Tu te souviens Raymond quand je t’emmenais au
cinéma ? Je m’en souviens, moi, comme si c’était hier. Ces souvenirs
là je m’en souviens, pourtant parfois je
voudrai bien ne pas me souvenir, des fois ça fait trop mal. Je ne comprends pas
bien pourquoi tout est changé, ni où tu es, ni où est ton père…. C’est quand
même drôle, la guerre je croyais qu’elle était terminée, alors pourquoi vous
êtes soldats ?
Ne soit pas fâché pour la date de cette lettre j’ai mis
n’importe quoi, car là, pas fichue de savoir le jour que nous sommes et encore
moins l’année. Ça me fait peur de plus savoir quand on est ! Vu le temps dehors, je me suis dit qu’on était
peut être en mars, tu sais… mars qui en secret prépare le printemps.. Combien
de fois je te l’ai faite réciter celle là de poésie. Et maintenant je ne sers
plus à rien. Je ne sais plus rien faire toute seule, tu ne peux pas savoir
comme ça me donne envie de pleurer. Je ne peux même pas t’écrire toute seule.
C’est ….celle qui tous les jours vient me laver (je ne sais plus son nom) qui
écrit à ma place. Ce qui fait que je peux pas te dire ce que je veux. Tu
comprends, y a des choses qu’on peut que dire soi même et des choses qu’on peut
pas faire dire par quelqu’un d’autre.
Hier Jacqueline est venue me rendre visite. Je l’ai bien
reconnue, ça oui. Qu’est ce qu’elle peut m’énerver à dire qu’elle est Anne-Marie,
ma petite fille. Pour quoi elle dit ça ? Je la reconnais bien, elle
ressemble à sa mère Jeanne, tu sais Jeanne ma sœur , tu sais bien je suis fâchée avec elle depuis longtemps. C’est peut être pour ça qu’elle
veut me faire croire qu’elle est pas Jacqueline. Ma petite fille !!!, je
suis sure que tu ris aussi, comme moi maintenant. Tu n’es même pas marié. Tu
n’as que 18 ans… Tu as bien 18 ans ???
Non, tu n’as pas 18 ans. Tu es vieux. Claudine qui écrit
cette lettre pour moi, (elle vient de me dire son nom) me dit que tu as 4
enfants.. Elle me dit que c’est bien Anne-Marie qui vient me voir tous les
jours. Mais toi, tu es où, dis, tu es où ? Tu n’es donc pas à la
guerre ? Mais non, tu n’es pas à la guerre, puisque tu es vieux. Alors ton
père, lui, il est où ? Claudine me
dit qu’il est mort. MORT !! C’est pas possible ! Mort.
S’il te plaît vient, vient … ça s’appelle Rosières-aux-Salines
m’a dit Claudine et c’est une maison pour les gens comme moi, qui ne se souviennent plus, m’a dit Claudine.
Vient, je suis toute seule, je sais pas à qui parler et
je sais pas de quoi parler. Tu m’emmènerai avec toi, je ne suis pas bien
lourde, je ne prends pas beaucoup de place et je ne serai pas longue parce que
sans Robert, ma vie elle vaut pas bien la peine et ici elle vaut pas la peine
du tout
Ta maman
Madeleine
(Annemie Auburtin)
Madeleine n'a pas écrit cette lettre, mais elle aurait pu l'écrire de là où elle a fini sa vie, ne sachant plus très bien qui était encore en vie et qui était celle qui lui rendait visite.
Madeleine est née en 1904, à verrières-le-Buisson
Elle est morte seule, à l'hospice civil de Rosières-aux-Salines, elle avait 86 ans.
Je l'aimais, elle, mémé, elle était ma grand-mère.
Madeleine est née en 1904, à verrières-le-Buisson
Elle est morte seule, à l'hospice civil de Rosières-aux-Salines, elle avait 86 ans.
Je l'aimais, elle, mémé, elle était ma grand-mère.

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